LE MESSAGER
 
Journal N° 1850 du 01-04-2005
Directeur de publication: Pius N. NJAWE
 
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Le commentaire de Jean-Baptiste SIPA

Une police camerounaise hors du temps



“Une bavure policière provoque une émeute à Kribi ”. Telle est l’information qui barrait la “ Une ” de nombreux journaux camerounais au lendemain de la courte victoire des Lions indomptables sur l’équipe nationale soudanaise. Il fallait que l’événement soit de taille. Et il l’était, bien que très localisé.
Un policier de la République ayant, dit-on, le grade de commissaire, venait d’abattre sans sommation un paisible citoyen venant de dîner tranquillement avec sa famille. Et de quoi ce marin pêcheur bien connu dans la ville était-il coupable ? Par quelle instance avait-il été jugé ? Et à quelle sentence avait-il été condamnée que le “ commissaire ” voulait exécuter ? Questions sans réponses pour l’instant, et qui font conclure par euphémisme à une bavure.
Les populations de Kribi ayant pris cela comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase, ont jeté bas le masque de la résignation, et ont débordé les autorités de la ville dans leur quête de “ justice populaire ”. En fait, de revanche contre une somme de frustrations récurrentes et de toutes natures, telles que la presse en a rendu compte.
Il a fallu que le gouverneur de la province du Sud se rende personnellement sur place, risquant d’ailleurs de se faire massacrer avec la population par des soldats marins appelés au secours en état d’ébriété… Le Cameroun, c’est le Cameroun ! Toujours est-il qu’après la rafale, le patron de la province s’est remis debout pour rappeler que dans ce pays il y a une autorité de l’Etat.
“ … Personne, a-t-il affirmé devant la foule furieuse, quels que soient ses grades, n’a le droit de détruire ou d’arracher la vie à un individu quel que soit ce qu’il a fait (et) je puis vous assurer que les enquêtes se poursuivent afin d’établir les responsabilités, et que les coupables seront punis selon les lois de la République… ” (Le Messager n°1846 du 28 mars 2005).
Si j’avais le droit de douter de la parole du gouverneur parlant au nom de la République, je questionnerais comme dans l’histoire de Job que raconte la Bible : “ Que de fois avons-nous entendu de telles promesses et quels menteurs faites-vous ? Y aura-t-il (un jour) une fin à ces paroles en l’air ? ”. Que le commissaire ait été relevé de ses fonctions, n’est qu’une réponse partielle à cette question.
Mais, il reste que les propos du gouverneur, ont eu le mérite de calmer la foule, et peut-être de convaincre les populations kribiennes qu’il n’est pas nécessaire de se faire justice lorsqu’il y a une voie de recours disponible. Surtout lorsqu’il annonce que son déplacement a pour but “ de punir les fautifs, de récompenser les méritants et de restaurer l’ordre et la paix à Kribi… ”.

Une plaie sociale
Les populations du Cameroun aimeraient bien qu’il se trouve quelqu’un pour descendre dans toutes les villes et tous les villages où des tyranons et des tortionnaires de tout erin, ayant fermé leurs cœurs à la raison, se donnent le droit de vie et de mort sur les citoyens au nom supposé de l’Etat ou de la loi. A condition qu’effectivement les fautifs soient punis, les médiocres écartés, et les méritants récompensés. Car, seule la justice est génératrice d’une paix conviviale et de l’ordre dans une société.
Si la police devient une plaie sociale au Cameroun, au lieu d’être un facteur de sécurité comme dans tout pays, c’est d’abord parce que l’Etat a une police hors du temps, et on peut penser qu’il en est conscient. Ensuite parce qu’il a fait de l’impunité, envers et contre tout, un mode de gouvernement.
Dans sa générosité, la police camerounaise en 2005 a les mêmes réflexes que la police répréssive de 1960 dont les éléments dits “ agents supplétifs ” n’avaient qu’une mission : réprimer, et de la manière la plus dissuasive possible, toute résistance à l’autorité néocoloniale. Le prétexte de leur recrutement, et de leur enrôlement sans formation, était la “ lutte contre le terrorisme ”, c’est-à-dire contre les nationalistes qui contestaient le pouvoir du premier président du Cameroun.
La police camerounaise des années 60 était donc une police essentiellement politique qui dressait des barrages à toutes les frontières des régions ou départements pour empêcher la libre circulation des citoyens considérées comme subversifs, ou ne l’autoriser que sur présentation du “ laissez-passer ” ou de “ figure pour toi ” (carte d’identité). C’est cette police, ou ce modèle de policier, que nous semblons avoir adopté en lieu et place d’une police de sécurité publique.
L’agent de police camerounais n’inspire pas la sécurité, la paix et l’ordre, mais la peur… Et le reflexe que nombre de citoyens ont en sa présence, c’est d’acheter leur sécurité physique ou économique. Ceci vaut au policier camerounais aujourd’hui la réputation mondiale de “ mange-mille ”, en plus de celui de tortionnaire.
Y a-t-il un discours qui puisse changer la nature des choses ainsi faite ? Il n’y a que deux solutions possibles : soit la formation à l’école, soit la sanction des actes. En fait, les deux à la fois parce que la formation est une action à long terme et la sanction une action immédiate.

La politique de l’autruche
Potentiellement, l’Etat camerounais a les moyens de rompre avec cet anachronisme et de se donner une police digne de son peuple. Le problème est qu’il faut reconnaître cette réalité, au lieu de faire la politique de l’autruche, et prendre des décisions courageuses. Or, nous avons un Etat passé maître dans l’art de la fuite en avant et de la non décision, ou alors des décisions tardives et par conséquent coûteuses.
On est à l’aise de rencontrer un dirigeant camerounais, ne fut-il qu’un gouverneur de province, capable de dire : “ j’ordonne que toutes les barrières à l’intérieur de la ville soient démantélées et que ne restent que les barrières sur les quatre entrées… J’ordonne, que les véhicules (…) illégalement en fourrière soient remis à leurs propriétaires, et que plus jamais le commissariat et la brigade ne serve de fourrière, j’ordonne… ”.
On se souvient pourtant que le président de la République, en personne, a décrété la fin des barrières intempestives de police sur nos routes et dans nos villes depuis plus d’un an. Et ni la force de la loi, ni le respect du chef suprême n’ont ramené les policiers camerounais, la police camerounaise en réalité, à la raison. Sans doute fallait-il plusieurs gouverneurs comme Enow Abrams pour ordonner la fin d’une arnaque qui peut conduire à de situations plus explosives que celles de Kribi. Encore faudra-t-il attendre que leurs ordres soient effectivement exécutés dans notre royaume de l’impunité.
Que les policiers justifient leur braquage quotidien par le fait qu’ils achètent leur entrée à l’école et leur diplôme de sortie est un autre paradoxe de notre royaume d’impunité.


 Le messager Le 01-04-2005

   
 
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